Étude du cas Orpea : Comment créer des métriques ESG plus engagées ?

L’équipe WeeFin – 23.02.2022

Le groupe leader mondial des Ehpad et des cliniques privées, Orpea, est au cœur d’une polémique suite à la publication le 26 janvier 2022 du livre Les Fossoyeurs. Cet ouvrage réalisé sur la base de 3 ans d’enquêtes décrit un système où les soins d’hygiène, la prise en charge médicale et les repas des résidents des Ehpad du groupe Orpea sont parfois « rationnés » en vue d’améliorer la rentabilité du groupe grâce à une réduction des coûts[1].

Cette crise sociale s’est répercutée sur les acteurs financiers et soulève la question de la bonne prise en compte des enjeux de durabilité par ces derniers. En effet, les acteurs financiers prenant en compte les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) fondent leur analyse d’un titre sur la base des notations et des scores agrégés créés par des fournisseurs de données. Ces scores sont constitués à partir de données brutes (tels que le pourcentage de femmes au sein de l’entreprise ou encore l’écart de rémunération entre les sexes par exemple) qui sont par la suite agrégées et pondérées suivant la matérialité de chaque indicateur afin de constituer un score ESG. Cependant, ces scores peuvent comporter une part d’erreur en raison des choix méthodologiques opérés lors de leur construction. Cela se reflète notamment dans le rapport trimestriel d’Orpea[2] paru en septembre 2021 et selon lequel Orpea était classée parmi les entreprises les mieux notées de son secteur d’activité et bénéficiait d’une amélioration de sa notation (entre 2019 et 2021) auprès des agences de notation Vigeo Eiris et ISS ESG.

Le cas Orpea est donc révélateur de faiblesses structurelles dans l’utilisation des données ESG par les investisseurs. En effet, les investisseurs ne doivent pas se reposer uniquement sur des scores ESG sans en intégrer la méthodologie. Par ailleurs, la prise en compte d’une source de données unique les expose à des risques d’angles morts. Les scores ESG matérialisent certaines thématiques ESG et offrent une vue plus macroscopique mais perdent par conséquent en granularité et en transparence, limitant donc la capacité des investisseurs à capter les signaux faibles liés à l’ESG. De plus, la création de scores ESG par les fournisseurs de données implique des choix qui ne reflètent pas nécessairement les enjeux les plus matériels du point de vue d’un investisseur et qui ne s’intègrent donc pas parfaitement avec leur vision de la durabilité. Enfin, les scores ESG manquent aujourd’hui de typologies de données variées telles que les controverses par exemple, ce qui rend l’analyse ESG statique et unidimensionnelle.

Nous allons donc traiter de ces problématiques pour mieux comprendre comment les outils actuellement à la disposition des investisseurs n’ont pas permis de détecter le risque social d’Orpea. Ainsi, nous proposerons des pistes de réflexion aux investisseurs pour changer leurs pratiques et présenterons plus concrètement la démarche à suivre pour créer des métriques ESG plus pédagogues, engagées et aptes à éviter de tels trous dans l’analyse ESG.

La perte de transparence dans la construction des scores agrégés

En premier lieu, si la mise en place d’une méthodologie de scoring ESG ou le recours à une méthodologie propriétaire d’un fournisseur de données ESG généraliste, permet plus amplement la comparaison d’entreprises entre-elles, l’agrégation de multiples indicateurs bruts en scores ESG conduit inévitablement à une perte d’information. En effet, bien que les problématiques et les risques de controverses liés au secteur d’activité des Ehpad aient été bien identifiés par les fournisseurs de données, le risque spécifique à Orpea transparaissait quant à lui bien plus difficilement au travers de scores ESG. Cette perte d’information est intimement liée au manque de compréhension des indicateurs bruts sous-jacents. De plus, la multiplicité des thématiques environnementales et sociales au sein d’un score rend difficile la lecture et la compréhension des changements de ce dernier par les investisseurs. Par exemple une amélioration du score social d’Orpea pourrait être liée à une meilleure parité femmes/hommes au sein de l’entreprise et non pas à une amélioration des conditions de vie des résidents. Cette opacité induite par des choix méthodologiques et d’indicateurs peu transparents rend donc difficile la détection des signaux faibles associés à un risque social chez Orpea. D’autre part, la pertinence de ces indicateurs peut varier selon les secteurs analysés puisque les entreprises n’adressent pas nécessairement les enjeux sociaux de la même manière. La sélection des indicateurs les plus matériels pour chaque activité doit donc devenir un point clé de l’analyse ESG  pour un investisseur.

Le manque d’intégration de la vision de l’investisseur dans les métriques ESG

La construction d’une méthodologie de scoring ESG implique nécessairement des choix et convictions et à l’inverse, implique des angles morts d’analyse. En effet, les méthodologies de scoring reflètent la philosophie ESG de leur créateur et de ce fait des choix d’indicateurs. Par exemple, un fournisseur de données ESG pourrait considérer que l’élément le plus matériel dans la création d’un score de gouvernance est la présence d’une politique de rémunération liée à des objectifs environnementaux ce qui pourrait aller à l’encontre des convictions ESG d’un investisseur jugeant un autre élément comme plus matériel. Cette subjectivité conduit parfois à des biais et des angles morts dans l’analyse ESG d’un émetteur. Un fournisseur américain peut donc avoir une vision différente d’un fournisseur européen sur certaines thématiques. Par exemple selon une vision européenne un bon management serait défini comme permettant l’épanouissement des collaborateurs tandis que selon une vision plus américaine, les résultats conditionneraient la qualité du management. C’est typiquement le cas de la gouvernance dans l’évaluation d’Orpea. En effet, la gouvernance d’entreprise était présentée comme un atout fort de l’entreprise sur le plan de la performance ESG. Par exemple, chez MSCI[3], l’un des leaders de la notation ESG, Orpea était notée A et était présentée comme une entreprise leader de son secteur sur le plan de la gouvernance d’entreprise. Chez la majorité des fournisseurs de données cette bonne note de gouvernance était attribuée à un grand nombre d’administrateurs indépendants au sein du conseil d’administration et de la présence de contrôles internes alors que la gouvernance est paradoxalement mise en cause dans cette affaire puisque l’on recense des atteintes aux droits du personnel qui impactent directement la qualité de vie des pensionnaires.

L’intégration des typologies de données variées

Une analyse ESG de qualité doit également s’appuyer sur l’intégration de typologies de données variées en vue d’intégrer plusieurs dimensions d’analyse permettant des regards différents sur la stratégie d’une entreprise. Ces différents angles d’analyse peuvent être par exemple l’évaluation de l’impact des investissements mais aussi des risques aussi bien sur les facteurs de durabilité que sur l’investissement lui-même. Concernant le cas Orpea, un suivi rapproché des controverses, qui sont la survenance de tout événement impactant de manière négative les facteurs de durabilité aurait permis de détecter le risque que comportait Orpea. En effet, la prise en compte des controverses dans l’évaluation ESG permet d’y intégrer du dynamisme en dissociant deux angles d’analyse : une vision court terme et une vision long terme. La plupart des fournisseurs de données ESG sont globalement passés au travers des controverses signalées traitant de pratiques discutables au sein des maisons de repos d’Orpea, c’est par exemple le cas de Sustainalytics qui selon Novethic[4], avait attribué à Orpea une note de risque de controverse de 2 sur 5, soit une note équivalente à la moyenne du secteur d’activité. Certains fournisseurs avaient cependant identifié des controverses liées à Orpea, celles-ci portaient notamment sur la qualité du management ainsi que le manque de moyens humains et matériels. Notons tout de même que ces controverses n’ont pas impacté significativement la note ESG du titre chez ces fournisseurs. Ainsi, rien ne garantit qu’aujourd’hui les investisseurs intègrent suffisamment les différentes typologies de données ESG dans leurs méthodologies de scoring.

Conclusion

Le scandale Orpea démontre donc l’importance pour les investisseurs de ne pas se reposer mécaniquement sur des scores ESG sans en comprendre la construction mais de s’approprier les  données ESG à leur disposition. Les investisseurs doivent donc ne pas s’engager dans une impasse en se reposant uniquement sur des scores ESG de fournisseurs de données et dont ils ne maitrisent pas les méthodologies. Au contraire, notre analyse du cas Orpea démontre que les investisseurs doivent disposer de métriques ESG plus engagées et pédagogues afin d’éviter les angles morts dans l’analyse ESG. Ces métriques doivent donc être plus granulaires pour détecter les signaux faibles liés à l’ESG, les thématiques intégrées dans les métriques doivent aussi être en phase avec la vision de la durabilité de l’investisseur. Enfin ces métriques doivent utiliser des typologies de données variées afin d’avoir une vision complète de la stratégie d’une entreprise.

Chez WeeFin nous pensons que les investisseurs doivent se réapproprier leurs données ESG et mettre en place une stratégie d’investissement durable, transparente et à leur image. C’est pour répondre à ce challenge que nous avons développé notre plateforme SaaS ESG Connect. Nous permettons aux acteurs financiers de centraliser toutes les sources de données de leur choix afin de créer une méthodologie alignée avec leurs convictions. À partir de données granulaires, les utilisateurs peuvent construire leurs propres scorings ESG en choisissant les indicateurs qui ont du sens pour eux. Les acteurs financiers peuvent donc analyser l’impact de leurs portefeuilles financiers sur l’environnement et la société de manière plus pertinente et en temps réel. WeeFin donne aux investisseurs les clés technologiques pour intégrer facilement les indicateurs ESG dans leurs décisions d’investissement et donc leur permettre d’améliorer leur impact.

 

[1] Le Figaro, Orpea dévisse en bourse après la dénonciation de graves défaillances dans ses Ehpad, le 24/01/2022

[2] Orpea, Résultats semestriels 2021, le 22/09/2021

[3] MSCI, Orpea Ratings

[4] Novethic, Les sombres dessous d’Orpea ont échappé aux filets de la notation RSE, le 31/01/2022

 

 

 

 

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