Investisseurs institutionnels : quelle stratégie adopter pour le cas des secteurs Pétrole et Gaz ?

Par Augustin Bachoud | 06.09.2019

Lors de son discours à la conférence Loyd’s of London du 29 Septembre 2015, Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre, a mis en avant le rôle important que doit jouer le secteur financier dans la gestion de la crise climatique. Impliqués indirectement à travers leurs choix d’investissement, les investisseurs cherchent à maitriser au mieux leur impact en s’équipant des meilleurs outils de mesure extra-financière¹.

Article 173 : cas secteur petrole et gazLa mesure extra-financière permet d’une part d’appréhender les risques mais aussi de mesurer l’impact climatique des investissements. Communiquer de façon transparente ces mesures permet également de susciter la confiance des épargnants et d’accroître les financements vers une économie bas-carbone².

Les secteurs Pétrole et Gaz dans les rapports «Article 173»

Dans le cadre de la Loi de Transition Energétique pour la Croissance Verte (LTECV) et son Article 173, les investisseurs s’intéressent plus particulièrement aux entreprises des secteurs Pétrole et Gaz. Ces énergies fossiles polluantes créent de nombreuses problématiques concernant la gestion des risques environnementaux et de transition énergétique : quels sont les outils disponibles pour mesurer son engagement sur le cas des secteurs Pétrole et Gaz ? Quelles thématiques couvrent-ils ? Quels sont leurs avantages et inconvénients ?

Pour répondre à ces problématiques, nous avons fait l’état des lieux des pratiques d’investissement des grands institutionnels français via les informations disponibles dans les rapports « Article 173 » de 16 des principales institutions financières³. L’analyse a été faite sur les rapports publiés en 2018. Après l’étude des rapports de cette année, ces derniers ne remettent pas en cause les conclusions établies : les indicateurs utilisés n’ont pas changé.

Ce que nous disent les rapports des investisseurs

L’analyse a d’abord révélé une tendance générale à la signature de chartes internationales en faveur de la TEE (Transition Energétique et Ecologique). Cet engagement est finalement plus théorique que pratique. Le but de l’investisseur est de jouer un rôle de « catalyseur », c’est-à-dire de faire pression sur les grands acteurs économiques mondiaux pour accélérer leur conversion⁴. Sur le panel analysé, deux chartes sont majoritairement signées : la Climate Action 100+ et la Coalition pour la Décarbonisation des Portefeuilles (PDC). Ces dernières s’attachent particulièrement au cas d’entreprises des secteurs Pétrole et Gaz.

Concernant la mesure extra-financière en elle-même, l’objectif est identique pour tous les investisseurs institutionnels : gérer au mieux les risques pesant sur leurs présents et futurs investissements et aligner leur portefeuille au scénario de transition bas-carbone. Les indicateurs utilisés pour ces mesures sont très variés et ne ciblent pas uniquement les secteurs Pétrole et Gaz. Ces derniers sont intégrés dans des mesures plus globales, comme la mesure du mix énergétique des producteurs d’électricité du portefeuille, ou la mesure de l’exposition du portefeuille aux secteurs carbo-intensifs.

 

  • Ci-dessous le tableau récapitulatif des indicateurs et fournisseurs de données rencontrés :

cas petrole et gaz

 

De l’hétérogénéité dans les rapports : exposition au risque de transition

La mesure de l’exposition d’un portefeuille aux « stranded assets » (ou actifs échoués) semble particulièrement pertinente pour l’investisseur institutionnel. Cette mesure évalue le risque d’exposition aux actifs dont la valeur est susceptible d’être dévalorisée dans une économie bas-carbone (évolution de la législation, de contraintes environnementales ou technologiques). De récentes études mettent en évidence la relation entre les stranded assets et le montant ou dépense d’investissement (CapEx) supposés avoir une valeur positive dans le futur. Pour exemple, le rapport de Carbon Tracker « Mind the gap : The $1.6 trillion energy transition risk » évalue la perte potentielle  à 1.6 milliards de dollars en CapEx dont 1.3 milliards concerneraient le pétrole.

 

Ce qu’il faut retenir des rapports publiés en 2018

Globalement, nous remarquons une hétérogénéité dans l’utilisation d’indicateurs de reporting sur les secteurs Pétrole et Gaz. Encore récents, ces indicateurs doivent dans un premier temps se démocratiser dans les pratiques d’investissement des institutionnels mais aussi être perfectionnés dans leur construction et leur mesure. C’est un rôle important des investisseurs : encourager le secteur financier à adopter l’utilisation d’indicateurs évolués pour rendre compte de leur contribution à la transition énergétique, et ce notamment sur les secteurs Pétrole et Gaz.

Alors que faire ?

Pour être en phase avec les pratiques de marché, s’engager à la signature de chartes internationales en faveur de la TEE s’avère être la première approche à effectuer pour un investisseur. Ensuite, dans une mesure d’engagement plus forte vis-à-vis des secteurs Pétrole et Gaz, les investisseurs peuvent intégrer à leurs pratiques d’investissement des indicateurs permettant l’identification et le suivi des risques climatiques. Des indicateurs simples de lecture et de construction sont généralement choisis pour un objectif de transparence des pratiques d’investissement auprès des épargnants. En revanche, si le but est d’effectuer des mesures de risques plus approfondies, les indicateurs utilisés par les investisseurs sont plus complexes et évolués. Pour certains acteurs du marché la mesure de ces risques n’est pas suffisante. On constate des exclusions sur certaines activités ou entreprises jugées trop controversées, nuisant à l’image de l’investisseur ou étant trop risquées financièrement. AXA et BNP Paribas excluent par exemple les entreprises productrices de pétrole dont les réserves fossiles sont constituées d’au moins 30% de sables bitumineux, ce qui va dans le sens de l’objectif porté par l’Article 173 : pousser les investisseurs institutionnels à l’identification, la réduction et la communication des risques climatiques pesant sur leur gestion, de l’actif et du passif.

 

Sources :

¹Evaluation de critères autres qu’économiques ou financiers portant généralement sur la politique Environnementale, Sociale et de gestion de la Gouvernance d’une entreprise – Novethic 

² Finance durable : un devoir, une opportunité – Revue Banque, commentaire de Stéphane Giordano, président d’Amafi

³ AG2R La Mondiale, Allianz, Aviva, Axa, Banque de France, BNP Paribas Cardif, Caisse des Dépôts et Consignations, CNP Assurances, ERAFP, FRR, Ircantec, Generali, MAAF, MAIF, Malakoff Médéric, Natixis Assurances

Finance durable : un devoir, une opportunité – Revue Banque, commentaire de Stéphane Giordano, président d’Amafi

⁵ Celle-ci s’appliquant à un alignement du scénario B2DS, qui vise à limiter la hausse de la température terrestre en dessous de 2°C (2018-2025)

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